Confiné en conscience

Je lisais récemment The Life cycle completed, la dernière version de l’ouvrage de Erik H. Erikson en matière de psychologie du développement. Dans la préface à son ultime édition, son épouse, Joan, qui a participé aux travaux de recherche de son mari, raconte comme ils s’amusaient tous deux de ce que Shakespeare ait oublié de mentionner le stade du jeu dans la vie humaine, qu’il découpait en sept stades, comme eux.

Joan et son mari avaient été frappés de constater qu’un dramaturge ait pu oublier le jeu, sur lequel repose l’essentiel de son art. Ils avaient alors une quarantaine d’années et se rendaient en voiture à une conférence où ils devaient présenter leurs travaux, et en profitaient pour réviser la liste des sept stades de développement psychosocial qu’ils avaient identifiés. Quand tout à coup, Joan s’aperçut qu’ils n’avaient pas de stade dédié pour la période qu’ils étaient eux-mêmes en train de vivre, entre 35 et 65 ans, et qui devint aussitôt l’avant-dernier sur leur liste, qui compta désormais huit étapes de développement. Elle en déduisit qu’il est difficile de mener une réflexion sur ce qui se passe pour nous au moment même où on le vit. Je trouve cette remarque riche de sens, en particulier au cours du confinement où nous nous trouvons plongés pour une durée indéfinie.

Marcher, manger ou faire l’amour en conscience

Ceux qui ont participé à de nombreux stages de développement personnel savent qu’on y pratique une langue secrète constituant en quelque sorte le premier degré de l’initiation, qui comporte son propre vocabulaire et renvoie à un corpus de croyances particulier. Au sein de cette terminologie, le mot « conscience » et l’expression « en conscience » jouent un rôle central. « Marcher en conscience », « manger en conscience », « faire l’amour en conscience » désignent une vigilance particulière que l’on peut décider (ou non) d’exercer en même temps que l’on marche, mange ou fait l’amour.

C’est-à-dire qu’au lieu de mener une action en laissant notre esprit vagabonder, penser à autre chose ou regarder la télévision (ou peut être la télévision intérieure), on décide de concentrer notre esprit sur l’action que l’on mène au moment même où on la mène. Cette technique simple et extrêmement puissante, enseignée par de nombreux sages depuis la nuit des temps et que les bouddhistes appellent « l’attention juste », a connu un regain d’intérêt avec le succès de la méditation de pleine conscience de Jon Kabat-Zinn ou les ouvrages de Eckart Tolle et Thích Nhất Hạnh.

La conscience, porte de la spiritualité

En concentrant son attention de la sorte, la personne perçoit avec de plus en plus de précision ce qui se déroule à l’intérieur de son corps, ce qui lui permet progressivement de ré-apprendre le langage dans lequel celui-ci s’exprime et la signification de ses sensations les plus fines, qui constituent son vocabulaire interne. Elle parvient assez vite à ouvrir des canaux intérieurs pour y laisser circuler l’énergie vitale, la libido, et bénéficie bientôt des bienfaits de cette circulation améliorée.

Inévitablement, l’action menée se voit ralentie par l’attention qu’on y porte : ainsi la personne marche, mange ou fait l’amour beaucoup plus lentement. Ce ralentissement lui-même est porteur de conséquences : les sensations ont l’espace nécessaire pour se déployer, les actions sont moins nombreuses, et c’est ainsi que l’on découvre la profondeur.

Demandez à un adepte du Tantra de vous masser et vous comprendrez tout de suite la différence avec un institut de beauté. Dans un cas, le massage s’étire en longueur et se pratique avec une telle lenteur que vous êtes bientôt amené à plonger à l’intérieur de vous-même dans une sensation proche de la béatitude, dans l’autre vos muscles sont sollicités et manipulés en vitesse avec une précision et un toucher qui évoquent plus une consultation médicale que le nirvana. Le tantrika vous massait en conscience, l’autre pas.

Les effets sont du même ordre pour les autres actions conscientes. La conscience déclenche la lenteur, la lenteur ouvre sur la profondeur, et la profondeur affranchit des limites corporelles et donne accès à la spiritualité.

L’impératif « Dépèche-toi ! »

Cette direction représente l’exact opposé de ce que nous propose notre vie occidentale. Le quotidien est au contraire constitué d’une juxtaposition d’actions exécutées le plus vite possible en ayant l’esprit soit vide soit plus ou moins focalisé sur l’action suivante de notre ToDo list intérieure, et le maître mot de notre expérience est un « dépêche-toi ! » adressé à soi ou aux autres (et en particulier aux enfants). Dans ces conditions, il est strictement impossible de parvenir à la profondeur et à la spiritualité.

Il est également impossible de profiter, de déguster, d’aimer vraiment, car la vitesse fait barrage à l’expérience. Caressez votre avant-bras de plus en plus vite jusqu’à ce que vous ne puissiez plus accélérer, puis ralentissez progressivement jusqu’à ne plus pouvoir sans vous arrêter. Au fur et à mesure que vous accélérez, vos sensations sont de plus en plus de surface et finissent par n’en faire qu’une seule : votre peau brûle ; au fur et à mesure que vous ralentissez, elles sont de plus en plus variées, profondes et délicates. C’est exactement la même chose quand vous faites l’amour : si c’est en vitesse après le film et avant l’heure où vous devez vous endormir pour ne pas louper le réveil du matin et tout en pensant à la réunion du lendemain, ce sera moins transcendant que si c’est lentement, en vous focalisant sur vos ressentis et en prenant le temps qu’il faut (voir à ce sujet les ouvrages de Diana Richardson sur le slow sex).

S’aimer enfin !

Comme notre époque n’est guère propice au ralentissement, elle ne favorise pas l’accès à la pleine conscience. Pour avoir une chance d’explorer ses bienfaits, il faut trouver un moyen de s’abstraire du monde, soit en participant à des stages de développement personnel, soit en faisant une retraite dans un lieu approprié, soit, carrément, en s’engageant dans un monastère. Une expérience vécue par le Dr Christophe Fauré, psychiatre, qui a renoncé à sa carrière de médecin et a rejoint un monastère bouddhiste pendant deux ans. Revenu à la « vie civile » juste avant de prononcer ses vœux définitifs, il raconte dans S’aimer enfin ! comment cette expérience de la profondeur l’a bouleversé et lui a permis de trouver un sens à sa vie.

La pleine conscience ne procure pas de recul sur l’expérience que l’on vit. Elle lui donne de l’épaisseur, du goût, des couleurs, de la chair et permet de la vivre pleinement. Elle nous plonge à l’intérieur de l’expérience, elle l’approfondit, elle l’enrichit, et à ce titre elle nous distancie de la manière usuelle de vivre, soudain beaucoup moins attrayante. S’il y a prise de recul, c’est par rapport aux expériences quotidiennes, non parce qu’elles sont ordinaires mais parce qu’elles sont sans saveur là où, justement, la pleine conscience permet de trouver une saveur incomparable à l’expérience la plus simple. Les cours de pleine conscience débutent d’ailleurs souvent par goûter un simple grain de raisin sec, au surprenant potentiel extatique.

Confiné en conscience

Le confinement procure à la majorité d’entre nous un cadre de vie restreint et ralenti. Pour la plupart, nous avons un volume de travail inférieur pour une intensité moindre que d’habitude. Automatiquement, nous nous retrouvons à disposer de plages temporelles plus longues, aux contours moins définis. Or nous sommes dans l’impossibilité d’investir ce temps supplémentaire dans des activités nouvelles se déroulant à l’extérieur. Comme les médias sont quant à eux envahis par des informations angoissantes au sujet de l’épidémie, notre échappatoire la plus courante nous est elle aussi interdite.

Il ne nous reste donc plus qu’à consacrer plus de temps à nos activités quotidiennes : marcher, manger, faire l’amour. C’est l’occasion rêvée de ré-enchanter nos actions de tous les jours que nous pratiquons machinalement. Donner de l’attention à sa mastication donne du goût à ce que nous mangeons. Focaliser son esprit sur nos ressentis pendant les préliminaires ou la pénétration nous ouvre à un monde inouï et sans cesse renouvelé de sensations. Notre vie, telle qu’elle est, est beaucoup plus riche que nous ne le croyons et nous n’avons pas besoin de la fuir dans des distractions extérieures.

J’ajoute que plonger dans l’expérience quotidienne pour la déguster nous permet de découvrir que nous sommes bien plus autonomes, libres et heureux que nous le font croire la publicité et les médias. C’est un acte profondément révolutionnaire. Plus le confinement dure, et plus nous avons la possibilité de nous libérer de nos activités parasites qui agissent comme un écran entre ce que nous faisons et l’expérience intérieure que nous pouvons en avoir. De cette façon, nous pouvons décider de donner un sens à ce temps suspendu pendant que nous le vivons, et faire ainsi mentir Joan Erikson.

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