je pense à vous

Je pense aux célibataires confinés depuis trois semaines dans un appartement trop petit, coincés entre leur clic-clac et leur ordinateur, qui tournent en rond et regardent avec mélancolie les rues de la ville ;

Je pense aux couples qui ne s’entendaient déjà plus très bien avant, et qui sont obligés de vivre ensemble sans savoir quand cela finira, et s’ils vont pouvoir se supporter encore un jour, encore une heure ;

Je pense aux couples qui s’aiment et vivent séparés, qui ne savent pas quand ils pourront enfin se retrouver, se serrer dans les bras, se caresser, s’embrasser et s’aimer ;

Je pense aux femmes enceintes proches du terme qui n’osent pas partager avec leur conjoint leur peur d’accoucher à l’hôpital et d’y attraper le virus, elle ou le bébé ;

Je pense aux familles dont les enfants petits aimeraient tant jouer, courir, sauter, faire du vélo, jouer du tambour, s’amuser enfin pour effacer la grisaille de ces jours tristes et l’humeur sombre de leurs parents ;

Je pense aux femmes et aux enfants qui pouvaient souffler entre deux roustes, entre deux torgnoles, entre deux coups de ceinture pendant qu’il était dehors, et qui maintenant vivent toute la journée avec lui et sa colère ;

Je pense aux personnes âgées à qui personne ne vient plus rendre visite depuis que c’est interdit, et qui se demandent combien de temps encore elles vont devoir rester sur cette Terre, seules, à se répéter en boucle leurs souvenirs d’autrefois ;

Je pense aux retraités qui vivent du versement régulier d’un ou deux loyers d’appartements, et qui craignent de les perdre, depuis que c’est permis de ne plus payer son loyer ;

Je pense aux mendiants, aux clochards, aux déracinés qui vivent sous la tente, en bordure de périphérique ou dans des campements-bidonville, et qui ne voient plus une voiture ni un passant pour leur lâcher une ou deux pièces pour subsister jusqu’au soir, avant de recommencer le lendemain ;

Je pense aux travailleurs de l’ombre, qu’on ne regarde jamais, et qui sont obligés tous les matins d’aller au turbin avec la peur au ventre pour un salaire de misère, parce que c’est leur devoir de faire tourner la machine « France » ;

Je pense aux paysans qui espèrent pouvoir malgré tout pouvoir faire leur récolte et toucher leur argent en se rassurant comme ils peuvent parce que la Terre, elle, c’est sûr, elle va rester là ;

Je pense aux malades seuls chez eux, aux malades hospitalisés, aux malades en réa et à ceux en coma artificiel, à tous ces malades qui ne savent pas si leur corps va tenir le coup, s’ils vont pouvoir traverser cette nouvelle épreuve, et qui ont peur pour leur conjoint, leurs enfants et leurs parents, tous ceux qu’ils craignent de laisser seuls derrière eux ;

Je pense aux familles des malades, qui n’ont pas le droit de leur rendre visite et s’inquiètent chez elles sans oser se demander qui d’autre est contagieux;

Je pense aux malades à domicile, obligés de porter un masque et des gants, de tout désinfecter derrière eux, qui vivent avec ceux qu’ils aiment mais séparés d’eux et qui espèrent guérir pour pouvoir à nouveau les embrasser ;

Je pense à tous ceux qui sont malades d’autre chose, et qui n’osent pas se présenter chez leur médecin ou aux urgences, de peur de déranger ;

Je pense aux endeuillés qui ne peuvent pas dire au revoir avec dignité à leur défunt, qui se sentent coupable de ne pas l’honorer comme il convient, et qui ont peur qu’il soit oublié ;

Je pense aux médecins, aux infirmières, aux brancardiers, aux pompiers qui se battent tous les jours pour la santé des autres et qui essaient d’avoir le sourire et de rester aimables avec tous, même s’ils sont épuisés et parfois désespérés devant l’ampleur de la tâche ;

Je pense aux équipes de réanimation, qui voient chaque jour entrer de nouveaux patients, et qui voient mourir chaque jour de nouveaux patients, et qui n’en peuvent plus, de tous ces morts ;

Je pense aux flics, aux gendarmes, aux militaires, à toutes les forces de l’ordre, moi qui pourtant ne les aime pas beaucoup, qui font face avec bravoure et sans moyens à une menace inconnue et tentent de rester calmes et humains face aux réactions parfois incompréhensibles de leurs concitoyens ;

Je pense aux psy qui écoutent toujours les mêmes histoires poignantes de maladie, de deuil et d’amour, et qui tiennent parce qu’il le faut bien ;

Je pense aux prêtres, aux rabbins, aux popes et aux imams, qui n’auraient jamais imaginé être confrontés à tout ça, et qui assurent comme ils peuvent, en s’accrochant à leur foi même quand, par moments, elle leur semble bien fragile ;

Je pense à tous ceux qui voudraient tant aider les autres, mais qui ne savent pas quoi faire, à qui se présenter, et qui se disent qu’on n’a peut-être pas besoin d’eux, dans le fond ;

Je pense aux jeunes qui devaient s’installer, à ceux qui venaient d’acheter, à eux qui devaient partir à l’étranger, à ceux qui ont dû rentrer, à ceux qui allaient signer pour un emploi, un contrat, une maison ou une saison théâtrale, à tous ces destins mis en attente, entre parenthèses, et aux espoirs, aux projets, aux rêves qui chaque jour s’effritent un peu plus ;

Je pense à ceux qui devaient se marier, et dont la cérémonie est remise à « après » ;

Je pense aux employés au chômage partiel, qui espèrent reprendre leur job quand ce sera fini, mais qui ont une peur sourde de le perdre juste après ;

Je pense à tous ceux pour qui ces jours à la maison ne sont pas du repos, parce que leur travail a doublé, triplé ou quadruplé, car ils doivent organiser celui des autres et assurer une continuité de service ;

Je pense aux chefs d’entreprise qui ont tout mis dans leur société, qui n’ont pas de matelas de sécurité, et qui angoissent d’être obligés de fermer leur boîte, pour leurs employés et pour eux, et pour leur famille ;

Je pense aux dirigeants de ce pays et des autres, complètement dépassés par l’ampleur des bouleversements en cours, et qui tentent de se raccrocher comme ils peuvent aux conseils et aux dogmes qui les portent, en sachant au fond d’eux-mêmes que rien ne sera plus comme avant ;

Et je pense aussi aux oiseaux, aux animaux, aux plantes, aux arbres, au ciel et à la terre qui vivent enfin quelques jours de répit dans ce monde qui les maltraite tant.

Je pense à vous. Je pense à ceux que j’ai oubliés. Et je garde espoir. Car demain est un autre jour.

Un commentaire sur “je pense à vous

  1. J’adore ! Quel magnifique texte, hymne à la vie, à l’amour, à l’humanité, à l’humilité, à la tendresse, à la spiritualité… Bravo pour ce partage du coeur qui cherche à englober tous les humains de la terre.. même les oubliés…dans un mouvement de chaleur et et de recherche de lien et d’unité … bravo de l’avoir écrit ! De coeur et d’âme Emmanuelle

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