Le confinement, initiation à la relation

Tous – vraiment tous, puisque cela concerne désormais le monde entier – nous sommes confrontés à une double dynamique d’isolement d’une part, de rassemblement d’autre part. Le confinement nous isole, et plus encore la maladie. Mais le virus et la crise économique nous rassemblent. On peut espérer être en train de vivre les derniers jours de l’individualisme, et les premiers d’un mode de vie relationnel authentique.

Les images et les vidéos amateur pullulent sur le sujet du confinement, et elles sont souvent très drôles, c’est-à-dire qu’elles visent juste. Une thématique qui revient souvent, c’est la difficulté à vivre confiné sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec son conjoint et ses enfants. Un peu comme s’il était préférable de se retrouver seul avec soi-même, vraiment seul, plutôt que de devoir partager le quotidien avec nos proches. Cette perspective est même parfois présentée comme effrayante. Comme si l’autre, l’autre aimé pourtant, était condamné à nous déranger dans notre intimité et notre confort intérieurs, au point que la solitude soit estimée a priori préférable.

Une hypothèse contredite par ceux qui sont contraints de vivre seuls depuis longtemps, et qui sont eux absolument révoltés de ne plus pouvoir recevoir de visite de leurs proches. Je pense en particulier aux prisonniers, qui ont fomenté des révoltes dans les maisons d’arrêt en France et en Italie dès qu’ils ont appris l’annulation sine die des parloirs. Bien sûr, il n’était évidemment pas question de partager leur quotidien avec leur famille, mais au contraire de pouvoir s’échapper quelques minutes de ce quotidien grâce à leur famille. Pourtant, j’imagine que ces confinés-là souscriraient volontiers à un confinement au sein de leur foyer, et ce ne sont pas les 6000 détenus libérés par anticipation du fait du coronavirus qui me contrediront.

Le confinement, une initiation ?

D’ailleurs il y a assez peu de volontaires pour vivre des expériences de solitude volontaire, comme la privation sensorielle sur laquelle se fonde par exemple l’ancien rituel amérindien de la quête de vision. Pour mémoire, il s’agit d’une initiation de durée variable (de quatre, sept, neuf ou treize jours) pendant laquelle le guerrier est isolé à un endroit en pleine nature qu’il s’engage à ne pas quitter, avec un peu d’eau et un peu de nourriture. Pendant la durée du rituel, l’initié devra rester sur place, sans aucun dérivatif (pas de livre, de cahier, de crayon, de radio, de smartphone…) et sans parler. La plupart du temps, l’isolement et la privation sensorielle, ainsi que la difficulté à se repérer dans le temps, agissent comme autant de facteurs favorisant l’émergence de rêves, de « visions » qui révèleront au guerrier quelle est la nature de son pouvoir personnel.

Cette tradition des Indiens Sioux Lakota se retrouve sous diverses formes dans de nombreuses autres civilisations liées au chamanisme, et elle a été reprise par diverses écoles thérapeutiques. J’ai déjà parlé de la thérapie primale d’Arthur Janov, mais il y a aussi, par exemple, le remarquable travail de Pierre-Yves Albrecht avec les adolescents en difficulté, la pédagogie initiatique, qu’il a fini par ouvrir à toute personne désireuse de travailler sur elle-même. Ces cérémonies vécues en confinement confrontent l’être humain à lui-même et, de ce point de vue elles sont de nature individuelle. Mais leur finalité consiste à aider l’initié à trouver sa place au sein de la communauté, c’est-à-dire qu’elles sont motivées par un enjeu social.

Je ne crois pas que nos contemporains qui s’inquiètent de leur capacité à survivre quelques jours entiers en famille ou en couple soient désireux de vivre un réel isolement, comparable à celui que vivent les guerriers Lakota au cours de la quête de vision.

Le confinement, un exil intérieur ?

Il me semble plutôt qu’ils vivent, que nous vivons, le dernier avatar de ce que Roland Jaccard appelait « l’exil intérieur ». Paru en 1975 (il y a quarante-cinq ans…), L’Exil intérieur décrit l’homme occidental comme coupé de sa nature sexuelle, charnelle, instinctuelle et pulsionnelle. Il montre comment, du Moyen-Âge au XXème siècle, l’évolution de la société s’est produite au détriment des pulsions vitales, toujours plus réprimées, d’abord par l’Eglise, puis par la médecine. Alors que le Moyen-Âge, écrit-il, laissait chacun libre de vivre ses désirs et en jouir, qu’ils soient sexuels ou sadiques (comme les exécutions publiques, la torture, etc.), le XIXème siècle s’engage derrière le Dr. Tissot dans une répression démentielle de la masturbation chez les jeunes gens, ce qui permet de les culpabiliser et donc de mieux les gouverner. Cette répression des instincts naturels provoque chez l’individu une terrible souffrance psychologique, car elle soumet ses désirs à une censure terrifiante. Cela mène l’homme moderne bien intégré à devenir schizoïde, c’est-à-dire à s’isoler intérieurement au point de ne plus être en mesure d’entrer naturellement en relation avec ses congénères. « L’exil intérieur, c’est ce retrait de la réalité chaude, vibrante, humaine, directe ; et le repli sur soi ; la fuite dans l’imaginaire. » Cette situation est illustrée par un passage de l’introduction où Roland Jaccard décrit comment un voyageur du wagon restaurant où il se trouvait, tout heureux d’avoir goûté un sucre trempé dans du kirsch, commença à faire un geste en direction de l’auteur pour lui en offrir un second, avant de se raviser, car « entre nos corps, il y avait un mur. Un mur infranchissable. Son geste avorta.« 

Cette vision de la société qui prospère sur la base du réfrènement de notre intégrité humaine, donc charnelle et en particulier sexuelle avait d’abord été le cheval de bataille de Wilhelm Reich. Intéressé d’abord par l’élaboration d’une technique psychanalytique, Reich a montré que les résistances psychiques à l’analyse étaient incorporées dans la musculature de l’individu. Construisant pas à pas sa technique d’analyse caractérielle, il démontre que le caractère s’exprime à la fois dans la personnalité et dans le corps, sous la forme d’une cuirasse musculaire (voir L’Analyse caractérielle). Les séances lui enseignent que cette construction musculaire et psychique empêche la libre circulation de l’énergie vitale, et que cette énergie vitale est régulée par la sexualité et en particulier par l’orgasme, dont la fonction est de décharger les tensions corporelles pour remettre l’organisme en homéostasie (voir La fonction de l’orgasme). Mais, pour que l’orgasme remplisse sa fonction, il faut que l’individu ait accès à sa pleine puissance orgastique. Cette puissance orgastique, c’est justement ce que la structure familiale européenne, et après elle la société patriarcale dans son ensemble, s’emploie à bloquer dans le but de frustrer l’individu et, partant, de réorienter son instinct sexuel en direction des intérêts de la collectivité, et en particulier du travail et de l’accumulation des richesses (voir L’irruption de la morale sexuelle, entre autres).

Le monde actuel, où la liberté individuelle (pourtant sans cesse bafouée) sert de valeur suprême à l’aune de laquelle se mesure chaque action, où l’on se procure du sexe sans engagement par l’intermédiaire d’une application téléphonique et, où, désormais, on a le droit de se promener à l’extérieur seul dans la limite d’une heure par jour, me semble confirmer en grande partie l’analyse de Roland Jaccard. C’est-à-dire que nous vivons dans une perspective (ou selon un paradigme) individuel, voire individualiste. C’est cette perspective qui nous rend préférable de passer seul du temps à consulter les sites de vidéos Internet que de dialoguer avec notre conjoint et, éventuellement, d’échanger avec lui ou elle au sujet de nos peurs réactivées par le virus. Il s’agit d’un mode relationnel qui est à l’opposé de celui qui a cours, par exemple, dans les villages des pays d’Afrique. Là-bas, au contraire, les gouvernements ont le plus grand mal à imposer le confinement, car il est naturel et honorable de se rendre quotidiennement les uns chez les autres en famille, surtout si l’un d’eux est malade.

Il va de soi que l’application des mesures prophylactiques contre le virus, comme le port du masque ou des gants ainsi que tout ce qui participe de la « distanciation sociale », y compris le confinement et les pratiques isolatrices qu’il favorise, renforce le paradigme individuel dans lequel nous vivions déjà avant l’arrivée de l’épidémie. Il suffit d’aller faire ses courses au supermarché tant que cela reste autorisé pour comprendre de quoi je parle.

Paradigme relationnel : l’essayer, c’est l’adopter !

Et pourtant. Pourtant, l’épidémie est aussi l’occasion pour de nombreuses personnes de faire montre d’une générosité, d’un désintéressement et d’une solidarité sans égale. Bien sûr, il y a le personnel médical, médecins, infirmiers, brancardiers, ambulanciers, tous ces gens qui se dévouent au-delà du raisonnable, voire se sacrifient pour le bien commun. Mais il y a aussi tous les élans solidaires, les initiatives qui fleurissent ici ou là : temps d’écoute gratuit offert par des psy, affluence de volontaires auprès de la réserve sanitaire, donneurs de sang, personnes qui vont rendre visite aux plus âgés et faire leurs courses…

Tous ces élans de générosité, ces élans du coeur en direction du bien-être des autres, relèvent d’une perspective qui donne la priorité à la relation sur l’individu, à « nous ensemble » sur « moi tout seul ». C’est intéressant, car il est bien connu que la proximité de la mort fait ressortir chez l’être humain ses pulsions primaires les plus vitales. Comme le rappelle Matthieu Ricard dans son Plaidoyer pour l’altruisme, et contrairement à l’idée communément admise, les catastrophes naturelles ou les guerres déclenchent des élans de générosité invraisemblables parmi les membres des communautés touchées. Ainsi, par exemple, les ouragans qui ont dévasté la Nouvelle Orléans n’ont-ils pas donné lieu à des scènes de pillage comme le craignait l’armée qui avait été déployée en priorité pour les empêcher, mais à des scènes de sauvetages, d’entraides, de risques énormes pris par des individus pour en sauver d’autres. Cet élan vers l’autre, ce besoin de l’autre, cette nécessité absolue de rester en relation, fait partie intégrante du bébé animal comme du bébé humain.

Comme l’ont montré René Spitz et John Bowlby, et comme cela a été depuis confirmé par de nombreux autres chercheurs (comme l’avait d’ailleurs aussi vu Wilhelm Reich, qui a identifié le segment oculaire comme le lieu de la première phase du développement psychosexuel de l’enfant), le tout petit enfant a un besoin de relation qui est plus grand encore que son besoin de prise en charge purement physiologique. C’est l’histoire de ces enfants qui meurent à l’hôpital car, bien qu’ils soient correctement nourris, chauffés, habillés, ils ne sont pas pris dans les bras et câlinés. Autrement dit, la relation est essentielle à l’humain (et à l’animal), et elle est prioritaire sur le besoin individuel. Le paradigme relationnel a priorité sur le paradigme individuel. C’est aussi sur cette base que se fonde le corpus théorique qui fonde la thérapie relationnelle Imago créée par Harville Hendrix (voir Le couple, mode d’emploi, et aussi De la solitude au couple : guide des célibataires et des personnes seules).

L’épidémie mondiale nous annonce aussi la perspective probable d’une crise économique sans précédent, sans doute plus grave encore que celle de 1929. En tous les cas, cette crainte agite les gouvernements et les banques centrales, qui n’ont jamais déversé autant d’argent en aussi peu de temps pour financer une politique de relance avant même les premières manifestations d’ampleur de la crise à venir. Si les économies développées ne parviennent pas à redémarrer à pleine puissance lorsqu’elles sortiront de confinement, c’est sans doute la « grande crise » qui les attend. Or les fermetures de frontières, associées au rythmes de progression différents de l’épidémie au sein des différents pays, rendent à mon sens illusoire l’espoir d’une reprise forte dans une société qui repose sur la mondialisation des échanges. Il va falloir trouver autre chose.

Une crise bienvenue

Cette crise, je l’imagine aujourd’hui comme une opportunité de sortir du paradigme individualiste pour entrer enfin dans le paradigme relationnel. C’est-à-dire qu’au lieu de vivre une solitude intérieure dans un espace où les échanges sont constants, mais virtuels et extérieurs, nous aurons peut-être la chance de vivre dans un monde avec moins d’échanges extérieurs, et plus d’interactions relationnelles humaines. Et là, le village africain, ou les communautés Oasis initiées par Pierre Rahbi, auront beaucoup à nous apprendre. L’agroécologie, la permaculture et les technologies informatiques actuelles permettent par exemple d’imaginer une société dont la structure de base serait le village communautaire pensé pour être le plus autonome et autarcique possible, mais relié aux autres et au reste du monde par Internet.

De la même façon que nous dépendons les uns des autres pour échapper au virus, nous n’aurons pas d’autre voie que de nous rapprocher les uns des autres pour affronter la crise économique annoncée. Il nous va falloir apprendre à écouter l’autre sans tenter de le convaincre de notre point de vue (à commencer par notre conjoint), à prendre soin de la relation qui nous lie, à rester en connexion les uns avec les autres, à nous entraider sans attendre de retour immédiat… Autrement dit, il va falloir que chacun de nous accepte de se considérer lui-même comme moins important que la relation établie avec l’autre. De ce point de vue, il ne tient qu’à nous d’envisager le confinement comme une belle opportunité d’apprentissage relationnel. Si nous adoptons ce mode relationnel, nous serons en mesure de construire un monde nouveau, très différent du « monde d’avant », vous savez, avant le coronavirus. Cette petite vidéo espagnole ne dit pas autre chose : https://youtu.be/WINU3t7dlaI

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