J’ai un peu délaissé ce blog, car j’étais en train d’écrire Le Petit guide du confinement réussi en couple, un ouvrage paru chez InterEditions (Dunod Editeur) sous la forme d’un ebook gratuit, que vous pouvez télécharger sur la page d’accueil de mon site web de thérapeute de couples : il suffit de faire défiler l’image d’accueil et hop ! vous y êtes.

Bonne lecture !

Je lisais récemment The Life cycle completed, la dernière version de l’ouvrage de Erik H. Erikson en matière de psychologie du développement. Dans la préface à son ultime édition, son épouse, Joan, qui a participé aux travaux de recherche de son mari, raconte comme ils s’amusaient tous deux de ce que Shakespeare ait oublié de mentionner le stade du jeu dans la vie humaine, qu’il découpait en sept stades, comme eux.

Joan et son mari avaient été frappés de constater qu’un dramaturge ait pu oublier le jeu, sur lequel repose l’essentiel de son art. Ils avaient alors une quarantaine d’années et se rendaient en voiture à une conférence où ils devaient présenter leurs travaux, et en profitaient pour réviser la liste des sept stades de développement psychosocial qu’ils avaient identifiés. Quand tout à coup, Joan s’aperçut qu’ils n’avaient pas de stade dédié pour la période qu’ils étaient eux-mêmes en train de vivre, entre 35 et 65 ans, et qui devint aussitôt l’avant-dernier sur leur liste, qui compta désormais huit étapes de développement. Elle en déduisit qu’il est difficile de mener une réflexion sur ce qui se passe pour nous au moment même où on le vit. Je trouve cette remarque riche de sens, en particulier au cours du confinement où nous nous trouvons plongés pour une durée indéfinie.

Marcher, manger ou faire l’amour en conscience

Ceux qui ont participé à de nombreux stages de développement personnel savent qu’on y pratique une langue secrète constituant en quelque sorte le premier degré de l’initiation, qui comporte son propre vocabulaire et renvoie à un corpus de croyances particulier. Au sein de cette terminologie, le mot « conscience » et l’expression « en conscience » jouent un rôle central. « Marcher en conscience », « manger en conscience », « faire l’amour en conscience » désignent une vigilance particulière que l’on peut décider (ou non) d’exercer en même temps que l’on marche, mange ou fait l’amour.

C’est-à-dire qu’au lieu de mener une action en laissant notre esprit vagabonder, penser à autre chose ou regarder la télévision (ou peut être la télévision intérieure), on décide de concentrer notre esprit sur l’action que l’on mène au moment même où on la mène. Cette technique simple et extrêmement puissante, enseignée par de nombreux sages depuis la nuit des temps et que les bouddhistes appellent « l’attention juste », a connu un regain d’intérêt avec le succès de la méditation de pleine conscience de Jon Kabat-Zinn ou les ouvrages de Eckart Tolle et Thích Nhất Hạnh.

La conscience, porte de la spiritualité

En concentrant son attention de la sorte, la personne perçoit avec de plus en plus de précision ce qui se déroule à l’intérieur de son corps, ce qui lui permet progressivement de ré-apprendre le langage dans lequel celui-ci s’exprime et la signification de ses sensations les plus fines, qui constituent son vocabulaire interne. Elle parvient assez vite à ouvrir des canaux intérieurs pour y laisser circuler l’énergie vitale, la libido, et bénéficie bientôt des bienfaits de cette circulation améliorée.

Inévitablement, l’action menée se voit ralentie par l’attention qu’on y porte : ainsi la personne marche, mange ou fait l’amour beaucoup plus lentement. Ce ralentissement lui-même est porteur de conséquences : les sensations ont l’espace nécessaire pour se déployer, les actions sont moins nombreuses, et c’est ainsi que l’on découvre la profondeur.

Demandez à un adepte du Tantra de vous masser et vous comprendrez tout de suite la différence avec un institut de beauté. Dans un cas, le massage s’étire en longueur et se pratique avec une telle lenteur que vous êtes bientôt amené à plonger à l’intérieur de vous-même dans une sensation proche de la béatitude, dans l’autre vos muscles sont sollicités et manipulés en vitesse avec une précision et un toucher qui évoquent plus une consultation médicale que le nirvana. Le tantrika vous massait en conscience, l’autre pas.

Les effets sont du même ordre pour les autres actions conscientes. La conscience déclenche la lenteur, la lenteur ouvre sur la profondeur, et la profondeur affranchit des limites corporelles et donne accès à la spiritualité.

L’impératif « Dépèche-toi ! »

Cette direction représente l’exact opposé de ce que nous propose notre vie occidentale. Le quotidien est au contraire constitué d’une juxtaposition d’actions exécutées le plus vite possible en ayant l’esprit soit vide soit plus ou moins focalisé sur l’action suivante de notre ToDo list intérieure, et le maître mot de notre expérience est un « dépêche-toi ! » adressé à soi ou aux autres (et en particulier aux enfants). Dans ces conditions, il est strictement impossible de parvenir à la profondeur et à la spiritualité.

Il est également impossible de profiter, de déguster, d’aimer vraiment, car la vitesse fait barrage à l’expérience. Caressez votre avant-bras de plus en plus vite jusqu’à ce que vous ne puissiez plus accélérer, puis ralentissez progressivement jusqu’à ne plus pouvoir sans vous arrêter. Au fur et à mesure que vous accélérez, vos sensations sont de plus en plus de surface et finissent par n’en faire qu’une seule : votre peau brûle ; au fur et à mesure que vous ralentissez, elles sont de plus en plus variées, profondes et délicates. C’est exactement la même chose quand vous faites l’amour : si c’est en vitesse après le film et avant l’heure où vous devez vous endormir pour ne pas louper le réveil du matin et tout en pensant à la réunion du lendemain, ce sera moins transcendant que si c’est lentement, en vous focalisant sur vos ressentis et en prenant le temps qu’il faut (voir à ce sujet les ouvrages de Diana Richardson sur le slow sex).

S’aimer enfin !

Comme notre époque n’est guère propice au ralentissement, elle ne favorise pas l’accès à la pleine conscience. Pour avoir une chance d’explorer ses bienfaits, il faut trouver un moyen de s’abstraire du monde, soit en participant à des stages de développement personnel, soit en faisant une retraite dans un lieu approprié, soit, carrément, en s’engageant dans un monastère. Une expérience vécue par le Dr Christophe Fauré, psychiatre, qui a renoncé à sa carrière de médecin et a rejoint un monastère bouddhiste pendant deux ans. Revenu à la « vie civile » juste avant de prononcer ses vœux définitifs, il raconte dans S’aimer enfin ! comment cette expérience de la profondeur l’a bouleversé et lui a permis de trouver un sens à sa vie.

La pleine conscience ne procure pas de recul sur l’expérience que l’on vit. Elle lui donne de l’épaisseur, du goût, des couleurs, de la chair et permet de la vivre pleinement. Elle nous plonge à l’intérieur de l’expérience, elle l’approfondit, elle l’enrichit, et à ce titre elle nous distancie de la manière usuelle de vivre, soudain beaucoup moins attrayante. S’il y a prise de recul, c’est par rapport aux expériences quotidiennes, non parce qu’elles sont ordinaires mais parce qu’elles sont sans saveur là où, justement, la pleine conscience permet de trouver une saveur incomparable à l’expérience la plus simple. Les cours de pleine conscience débutent d’ailleurs souvent par goûter un simple grain de raisin sec, au surprenant potentiel extatique.

Confiné en conscience

Le confinement procure à la majorité d’entre nous un cadre de vie restreint et ralenti. Pour la plupart, nous avons un volume de travail inférieur pour une intensité moindre que d’habitude. Automatiquement, nous nous retrouvons à disposer de plages temporelles plus longues, aux contours moins définis. Or nous sommes dans l’impossibilité d’investir ce temps supplémentaire dans des activités nouvelles se déroulant à l’extérieur. Comme les médias sont quant à eux envahis par des informations angoissantes au sujet de l’épidémie, notre échappatoire la plus courante nous est elle aussi interdite.

Il ne nous reste donc plus qu’à consacrer plus de temps à nos activités quotidiennes : marcher, manger, faire l’amour. C’est l’occasion rêvée de ré-enchanter nos actions de tous les jours que nous pratiquons machinalement. Donner de l’attention à sa mastication donne du goût à ce que nous mangeons. Focaliser son esprit sur nos ressentis pendant les préliminaires ou la pénétration nous ouvre à un monde inouï et sans cesse renouvelé de sensations. Notre vie, telle qu’elle est, est beaucoup plus riche que nous ne le croyons et nous n’avons pas besoin de la fuir dans des distractions extérieures.

J’ajoute que plonger dans l’expérience quotidienne pour la déguster nous permet de découvrir que nous sommes bien plus autonomes, libres et heureux que nous le font croire la publicité et les médias. C’est un acte profondément révolutionnaire. Plus le confinement dure, et plus nous avons la possibilité de nous libérer de nos activités parasites qui agissent comme un écran entre ce que nous faisons et l’expérience intérieure que nous pouvons en avoir. De cette façon, nous pouvons décider de donner un sens à ce temps suspendu pendant que nous le vivons, et faire ainsi mentir Joan Erikson.

je pense à vous

Je pense aux célibataires confinés depuis trois semaines dans un appartement trop petit, coincés entre leur clic-clac et leur ordinateur, qui tournent en rond et regardent avec mélancolie les rues de la ville ;

Je pense aux couples qui ne s’entendaient déjà plus très bien avant, et qui sont obligés de vivre ensemble sans savoir quand cela finira, et s’ils vont pouvoir se supporter encore un jour, encore une heure ;

Je pense aux couples qui s’aiment et vivent séparés, qui ne savent pas quand ils pourront enfin se retrouver, se serrer dans les bras, se caresser, s’embrasser et s’aimer ;

Je pense aux femmes enceintes proches du terme qui n’osent pas partager avec leur conjoint leur peur d’accoucher à l’hôpital et d’y attraper le virus, elle ou le bébé ;

Je pense aux familles dont les enfants petits aimeraient tant jouer, courir, sauter, faire du vélo, jouer du tambour, s’amuser enfin pour effacer la grisaille de ces jours tristes et l’humeur sombre de leurs parents ;

Je pense aux femmes et aux enfants qui pouvaient souffler entre deux roustes, entre deux torgnoles, entre deux coups de ceinture pendant qu’il était dehors, et qui maintenant vivent toute la journée avec lui et sa colère ;

Je pense aux personnes âgées à qui personne ne vient plus rendre visite depuis que c’est interdit, et qui se demandent combien de temps encore elles vont devoir rester sur cette Terre, seules, à se répéter en boucle leurs souvenirs d’autrefois ;

Je pense aux retraités qui vivent du versement régulier d’un ou deux loyers d’appartements, et qui craignent de les perdre, depuis que c’est permis de ne plus payer son loyer ;

Je pense aux mendiants, aux clochards, aux déracinés qui vivent sous la tente, en bordure de périphérique ou dans des campements-bidonville, et qui ne voient plus une voiture ni un passant pour leur lâcher une ou deux pièces pour subsister jusqu’au soir, avant de recommencer le lendemain ;

Je pense aux travailleurs de l’ombre, qu’on ne regarde jamais, et qui sont obligés tous les matins d’aller au turbin avec la peur au ventre pour un salaire de misère, parce que c’est leur devoir de faire tourner la machine « France » ;

Je pense aux paysans qui espèrent pouvoir malgré tout pouvoir faire leur récolte et toucher leur argent en se rassurant comme ils peuvent parce que la Terre, elle, c’est sûr, elle va rester là ;

Je pense aux malades seuls chez eux, aux malades hospitalisés, aux malades en réa et à ceux en coma artificiel, à tous ces malades qui ne savent pas si leur corps va tenir le coup, s’ils vont pouvoir traverser cette nouvelle épreuve, et qui ont peur pour leur conjoint, leurs enfants et leurs parents, tous ceux qu’ils craignent de laisser seuls derrière eux ;

Je pense aux familles des malades, qui n’ont pas le droit de leur rendre visite et s’inquiètent chez elles sans oser se demander qui d’autre est contagieux;

Je pense aux malades à domicile, obligés de porter un masque et des gants, de tout désinfecter derrière eux, qui vivent avec ceux qu’ils aiment mais séparés d’eux et qui espèrent guérir pour pouvoir à nouveau les embrasser ;

Je pense à tous ceux qui sont malades d’autre chose, et qui n’osent pas se présenter chez leur médecin ou aux urgences, de peur de déranger ;

Je pense aux endeuillés qui ne peuvent pas dire au revoir avec dignité à leur défunt, qui se sentent coupable de ne pas l’honorer comme il convient, et qui ont peur qu’il soit oublié ;

Je pense aux médecins, aux infirmières, aux brancardiers, aux pompiers qui se battent tous les jours pour la santé des autres et qui essaient d’avoir le sourire et de rester aimables avec tous, même s’ils sont épuisés et parfois désespérés devant l’ampleur de la tâche ;

Je pense aux équipes de réanimation, qui voient chaque jour entrer de nouveaux patients, et qui voient mourir chaque jour de nouveaux patients, et qui n’en peuvent plus, de tous ces morts ;

Je pense aux flics, aux gendarmes, aux militaires, à toutes les forces de l’ordre, moi qui pourtant ne les aime pas beaucoup, qui font face avec bravoure et sans moyens à une menace inconnue et tentent de rester calmes et humains face aux réactions parfois incompréhensibles de leurs concitoyens ;

Je pense aux psy qui écoutent toujours les mêmes histoires poignantes de maladie, de deuil et d’amour, et qui tiennent parce qu’il le faut bien ;

Je pense aux prêtres, aux rabbins, aux popes et aux imams, qui n’auraient jamais imaginé être confrontés à tout ça, et qui assurent comme ils peuvent, en s’accrochant à leur foi même quand, par moments, elle leur semble bien fragile ;

Je pense à tous ceux qui voudraient tant aider les autres, mais qui ne savent pas quoi faire, à qui se présenter, et qui se disent qu’on n’a peut-être pas besoin d’eux, dans le fond ;

Je pense aux jeunes qui devaient s’installer, à ceux qui venaient d’acheter, à eux qui devaient partir à l’étranger, à ceux qui ont dû rentrer, à ceux qui allaient signer pour un emploi, un contrat, une maison ou une saison théâtrale, à tous ces destins mis en attente, entre parenthèses, et aux espoirs, aux projets, aux rêves qui chaque jour s’effritent un peu plus ;

Je pense à ceux qui devaient se marier, et dont la cérémonie est remise à « après » ;

Je pense aux employés au chômage partiel, qui espèrent reprendre leur job quand ce sera fini, mais qui ont une peur sourde de le perdre juste après ;

Je pense à tous ceux pour qui ces jours à la maison ne sont pas du repos, parce que leur travail a doublé, triplé ou quadruplé, car ils doivent organiser celui des autres et assurer une continuité de service ;

Je pense aux chefs d’entreprise qui ont tout mis dans leur société, qui n’ont pas de matelas de sécurité, et qui angoissent d’être obligés de fermer leur boîte, pour leurs employés et pour eux, et pour leur famille ;

Je pense aux dirigeants de ce pays et des autres, complètement dépassés par l’ampleur des bouleversements en cours, et qui tentent de se raccrocher comme ils peuvent aux conseils et aux dogmes qui les portent, en sachant au fond d’eux-mêmes que rien ne sera plus comme avant ;

Et je pense aussi aux oiseaux, aux animaux, aux plantes, aux arbres, au ciel et à la terre qui vivent enfin quelques jours de répit dans ce monde qui les maltraite tant.

Je pense à vous. Je pense à ceux que j’ai oubliés. Et je garde espoir. Car demain est un autre jour.

Tous – vraiment tous, puisque cela concerne désormais le monde entier – nous sommes confrontés à une double dynamique d’isolement d’une part, de rassemblement d’autre part. Le confinement nous isole, et plus encore la maladie. Mais le virus et la crise économique nous rassemblent. On peut espérer être en train de vivre les derniers jours de l’individualisme, et les premiers d’un mode de vie relationnel authentique.

Les images et les vidéos amateur pullulent sur le sujet du confinement, et elles sont souvent très drôles, c’est-à-dire qu’elles visent juste. Une thématique qui revient souvent, c’est la difficulté à vivre confiné sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec son conjoint et ses enfants. Un peu comme s’il était préférable de se retrouver seul avec soi-même, vraiment seul, plutôt que de devoir partager le quotidien avec nos proches. Cette perspective est même parfois présentée comme effrayante. Comme si l’autre, l’autre aimé pourtant, était condamné à nous déranger dans notre intimité et notre confort intérieurs, au point que la solitude soit estimée a priori préférable.

Une hypothèse contredite par ceux qui sont contraints de vivre seuls depuis longtemps, et qui sont eux absolument révoltés de ne plus pouvoir recevoir de visite de leurs proches. Je pense en particulier aux prisonniers, qui ont fomenté des révoltes dans les maisons d’arrêt en France et en Italie dès qu’ils ont appris l’annulation sine die des parloirs. Bien sûr, il n’était évidemment pas question de partager leur quotidien avec leur famille, mais au contraire de pouvoir s’échapper quelques minutes de ce quotidien grâce à leur famille. Pourtant, j’imagine que ces confinés-là souscriraient volontiers à un confinement au sein de leur foyer, et ce ne sont pas les 6000 détenus libérés par anticipation du fait du coronavirus qui me contrediront.

Le confinement, une initiation ?

D’ailleurs il y a assez peu de volontaires pour vivre des expériences de solitude volontaire, comme la privation sensorielle sur laquelle se fonde par exemple l’ancien rituel amérindien de la quête de vision. Pour mémoire, il s’agit d’une initiation de durée variable (de quatre, sept, neuf ou treize jours) pendant laquelle le guerrier est isolé à un endroit en pleine nature qu’il s’engage à ne pas quitter, avec un peu d’eau et un peu de nourriture. Pendant la durée du rituel, l’initié devra rester sur place, sans aucun dérivatif (pas de livre, de cahier, de crayon, de radio, de smartphone…) et sans parler. La plupart du temps, l’isolement et la privation sensorielle, ainsi que la difficulté à se repérer dans le temps, agissent comme autant de facteurs favorisant l’émergence de rêves, de « visions » qui révèleront au guerrier quelle est la nature de son pouvoir personnel.

Cette tradition des Indiens Sioux Lakota se retrouve sous diverses formes dans de nombreuses autres civilisations liées au chamanisme, et elle a été reprise par diverses écoles thérapeutiques. J’ai déjà parlé de la thérapie primale d’Arthur Janov, mais il y a aussi, par exemple, le remarquable travail de Pierre-Yves Albrecht avec les adolescents en difficulté, la pédagogie initiatique, qu’il a fini par ouvrir à toute personne désireuse de travailler sur elle-même. Ces cérémonies vécues en confinement confrontent l’être humain à lui-même et, de ce point de vue elles sont de nature individuelle. Mais leur finalité consiste à aider l’initié à trouver sa place au sein de la communauté, c’est-à-dire qu’elles sont motivées par un enjeu social.

Je ne crois pas que nos contemporains qui s’inquiètent de leur capacité à survivre quelques jours entiers en famille ou en couple soient désireux de vivre un réel isolement, comparable à celui que vivent les guerriers Lakota au cours de la quête de vision.

Le confinement, un exil intérieur ?

Il me semble plutôt qu’ils vivent, que nous vivons, le dernier avatar de ce que Roland Jaccard appelait « l’exil intérieur ». Paru en 1975 (il y a quarante-cinq ans…), L’Exil intérieur décrit l’homme occidental comme coupé de sa nature sexuelle, charnelle, instinctuelle et pulsionnelle. Il montre comment, du Moyen-Âge au XXème siècle, l’évolution de la société s’est produite au détriment des pulsions vitales, toujours plus réprimées, d’abord par l’Eglise, puis par la médecine. Alors que le Moyen-Âge, écrit-il, laissait chacun libre de vivre ses désirs et en jouir, qu’ils soient sexuels ou sadiques (comme les exécutions publiques, la torture, etc.), le XIXème siècle s’engage derrière le Dr. Tissot dans une répression démentielle de la masturbation chez les jeunes gens, ce qui permet de les culpabiliser et donc de mieux les gouverner. Cette répression des instincts naturels provoque chez l’individu une terrible souffrance psychologique, car elle soumet ses désirs à une censure terrifiante. Cela mène l’homme moderne bien intégré à devenir schizoïde, c’est-à-dire à s’isoler intérieurement au point de ne plus être en mesure d’entrer naturellement en relation avec ses congénères. « L’exil intérieur, c’est ce retrait de la réalité chaude, vibrante, humaine, directe ; et le repli sur soi ; la fuite dans l’imaginaire. » Cette situation est illustrée par un passage de l’introduction où Roland Jaccard décrit comment un voyageur du wagon restaurant où il se trouvait, tout heureux d’avoir goûté un sucre trempé dans du kirsch, commença à faire un geste en direction de l’auteur pour lui en offrir un second, avant de se raviser, car « entre nos corps, il y avait un mur. Un mur infranchissable. Son geste avorta.« 

Cette vision de la société qui prospère sur la base du réfrènement de notre intégrité humaine, donc charnelle et en particulier sexuelle avait d’abord été le cheval de bataille de Wilhelm Reich. Intéressé d’abord par l’élaboration d’une technique psychanalytique, Reich a montré que les résistances psychiques à l’analyse étaient incorporées dans la musculature de l’individu. Construisant pas à pas sa technique d’analyse caractérielle, il démontre que le caractère s’exprime à la fois dans la personnalité et dans le corps, sous la forme d’une cuirasse musculaire (voir L’Analyse caractérielle). Les séances lui enseignent que cette construction musculaire et psychique empêche la libre circulation de l’énergie vitale, et que cette énergie vitale est régulée par la sexualité et en particulier par l’orgasme, dont la fonction est de décharger les tensions corporelles pour remettre l’organisme en homéostasie (voir La fonction de l’orgasme). Mais, pour que l’orgasme remplisse sa fonction, il faut que l’individu ait accès à sa pleine puissance orgastique. Cette puissance orgastique, c’est justement ce que la structure familiale européenne, et après elle la société patriarcale dans son ensemble, s’emploie à bloquer dans le but de frustrer l’individu et, partant, de réorienter son instinct sexuel en direction des intérêts de la collectivité, et en particulier du travail et de l’accumulation des richesses (voir L’irruption de la morale sexuelle, entre autres).

Le monde actuel, où la liberté individuelle (pourtant sans cesse bafouée) sert de valeur suprême à l’aune de laquelle se mesure chaque action, où l’on se procure du sexe sans engagement par l’intermédiaire d’une application téléphonique et, où, désormais, on a le droit de se promener à l’extérieur seul dans la limite d’une heure par jour, me semble confirmer en grande partie l’analyse de Roland Jaccard. C’est-à-dire que nous vivons dans une perspective (ou selon un paradigme) individuel, voire individualiste. C’est cette perspective qui nous rend préférable de passer seul du temps à consulter les sites de vidéos Internet que de dialoguer avec notre conjoint et, éventuellement, d’échanger avec lui ou elle au sujet de nos peurs réactivées par le virus. Il s’agit d’un mode relationnel qui est à l’opposé de celui qui a cours, par exemple, dans les villages des pays d’Afrique. Là-bas, au contraire, les gouvernements ont le plus grand mal à imposer le confinement, car il est naturel et honorable de se rendre quotidiennement les uns chez les autres en famille, surtout si l’un d’eux est malade.

Il va de soi que l’application des mesures prophylactiques contre le virus, comme le port du masque ou des gants ainsi que tout ce qui participe de la « distanciation sociale », y compris le confinement et les pratiques isolatrices qu’il favorise, renforce le paradigme individuel dans lequel nous vivions déjà avant l’arrivée de l’épidémie. Il suffit d’aller faire ses courses au supermarché tant que cela reste autorisé pour comprendre de quoi je parle.

Paradigme relationnel : l’essayer, c’est l’adopter !

Et pourtant. Pourtant, l’épidémie est aussi l’occasion pour de nombreuses personnes de faire montre d’une générosité, d’un désintéressement et d’une solidarité sans égale. Bien sûr, il y a le personnel médical, médecins, infirmiers, brancardiers, ambulanciers, tous ces gens qui se dévouent au-delà du raisonnable, voire se sacrifient pour le bien commun. Mais il y a aussi tous les élans solidaires, les initiatives qui fleurissent ici ou là : temps d’écoute gratuit offert par des psy, affluence de volontaires auprès de la réserve sanitaire, donneurs de sang, personnes qui vont rendre visite aux plus âgés et faire leurs courses…

Tous ces élans de générosité, ces élans du coeur en direction du bien-être des autres, relèvent d’une perspective qui donne la priorité à la relation sur l’individu, à « nous ensemble » sur « moi tout seul ». C’est intéressant, car il est bien connu que la proximité de la mort fait ressortir chez l’être humain ses pulsions primaires les plus vitales. Comme le rappelle Matthieu Ricard dans son Plaidoyer pour l’altruisme, et contrairement à l’idée communément admise, les catastrophes naturelles ou les guerres déclenchent des élans de générosité invraisemblables parmi les membres des communautés touchées. Ainsi, par exemple, les ouragans qui ont dévasté la Nouvelle Orléans n’ont-ils pas donné lieu à des scènes de pillage comme le craignait l’armée qui avait été déployée en priorité pour les empêcher, mais à des scènes de sauvetages, d’entraides, de risques énormes pris par des individus pour en sauver d’autres. Cet élan vers l’autre, ce besoin de l’autre, cette nécessité absolue de rester en relation, fait partie intégrante du bébé animal comme du bébé humain.

Comme l’ont montré René Spitz et John Bowlby, et comme cela a été depuis confirmé par de nombreux autres chercheurs (comme l’avait d’ailleurs aussi vu Wilhelm Reich, qui a identifié le segment oculaire comme le lieu de la première phase du développement psychosexuel de l’enfant), le tout petit enfant a un besoin de relation qui est plus grand encore que son besoin de prise en charge purement physiologique. C’est l’histoire de ces enfants qui meurent à l’hôpital car, bien qu’ils soient correctement nourris, chauffés, habillés, ils ne sont pas pris dans les bras et câlinés. Autrement dit, la relation est essentielle à l’humain (et à l’animal), et elle est prioritaire sur le besoin individuel. Le paradigme relationnel a priorité sur le paradigme individuel. C’est aussi sur cette base que se fonde le corpus théorique qui fonde la thérapie relationnelle Imago créée par Harville Hendrix (voir Le couple, mode d’emploi, et aussi De la solitude au couple : guide des célibataires et des personnes seules).

L’épidémie mondiale nous annonce aussi la perspective probable d’une crise économique sans précédent, sans doute plus grave encore que celle de 1929. En tous les cas, cette crainte agite les gouvernements et les banques centrales, qui n’ont jamais déversé autant d’argent en aussi peu de temps pour financer une politique de relance avant même les premières manifestations d’ampleur de la crise à venir. Si les économies développées ne parviennent pas à redémarrer à pleine puissance lorsqu’elles sortiront de confinement, c’est sans doute la « grande crise » qui les attend. Or les fermetures de frontières, associées au rythmes de progression différents de l’épidémie au sein des différents pays, rendent à mon sens illusoire l’espoir d’une reprise forte dans une société qui repose sur la mondialisation des échanges. Il va falloir trouver autre chose.

Une crise bienvenue

Cette crise, je l’imagine aujourd’hui comme une opportunité de sortir du paradigme individualiste pour entrer enfin dans le paradigme relationnel. C’est-à-dire qu’au lieu de vivre une solitude intérieure dans un espace où les échanges sont constants, mais virtuels et extérieurs, nous aurons peut-être la chance de vivre dans un monde avec moins d’échanges extérieurs, et plus d’interactions relationnelles humaines. Et là, le village africain, ou les communautés Oasis initiées par Pierre Rahbi, auront beaucoup à nous apprendre. L’agroécologie, la permaculture et les technologies informatiques actuelles permettent par exemple d’imaginer une société dont la structure de base serait le village communautaire pensé pour être le plus autonome et autarcique possible, mais relié aux autres et au reste du monde par Internet.

De la même façon que nous dépendons les uns des autres pour échapper au virus, nous n’aurons pas d’autre voie que de nous rapprocher les uns des autres pour affronter la crise économique annoncée. Il nous va falloir apprendre à écouter l’autre sans tenter de le convaincre de notre point de vue (à commencer par notre conjoint), à prendre soin de la relation qui nous lie, à rester en connexion les uns avec les autres, à nous entraider sans attendre de retour immédiat… Autrement dit, il va falloir que chacun de nous accepte de se considérer lui-même comme moins important que la relation établie avec l’autre. De ce point de vue, il ne tient qu’à nous d’envisager le confinement comme une belle opportunité d’apprentissage relationnel. Si nous adoptons ce mode relationnel, nous serons en mesure de construire un monde nouveau, très différent du « monde d’avant », vous savez, avant le coronavirus. Cette petite vidéo espagnole ne dit pas autre chose : https://youtu.be/WINU3t7dlaI

De la contrainte naît la créativité. C’est ainsi que se multiplient les initiatives d’expression personnelles depuis le début de la période de confinement : blogs, vidéos, méditations, danses, musique, chant et encore bien d’autres projets tantôt drôles tantôt sérieux ou culturels viennent au jour. Pourquoi pas le vôtre ?

Chacun de nous possède au plus profond de lui un trésor à partager. En temps normal, seuls les proches, voire les intimes en ont connaissance, et cette connaissance reste le plus souvent bien imparfaite. Tous, à un moment ou un autre, nous nous sentons appelés à faire connaître nos désirs, nos douleurs, nos rêves, nos fantasmagories, en les disant, en les chantant, en les peignant… Et tous aussi, à un degré ou un autre, nous nous confrontons à nos propres résistances, puissantes, qui nous découragent de nous exprimer, sous les prétextes les plus divers.

Et le premier de ces prétextes, c’est, bien sûr, le manque de temps. Dans notre monde démentiel, qui a du temps pour lui le week-end pour peindre, dessiner, écrire, chanter, danser ? Pas grand monde. Et, quand finalement nous avons malgré tout réussi à grappiller un peu de ce précieux temps que la vie moderne nous refuse, nous sommes tellement épuisés que nous n’avons pas l’énergie de nous lancer dans un projet de création.

Créez, créez !

La création, en effet, demande de l’espace : pas seulement de l’espace physique, mais aussi de l’espace temporel. C’est-à-dire plus de temps qu’il n’en faut pour juste mener à bien la création que nous souhaitons réaliser. Mais aussi du temps pour ne rien faire, se laisser inspirer, entrer à l’écoute de notre guide intérieur, ou de la source, de la muse… Puis, du temps pour imaginer ce que sera cette nouvelle création. Et encore du temps pour s’y mettre, s’arrêter, faire des pauses, revenir sur son oeuvre, la ré-examiner d’un oeil à la fois émerveillé et critique, reprendre le travail, s’absorber dedans entièrement au point de tout oublier, et du temps pour dormir, pour rêver, pour avoir de nouvelles idées, de nouvelles inspirations, et revenir encore et encore à sa création avant de, finalement, lui donner naissance en l’exposant au monde.

Ce qu’il y a de magnifique avec le confinement généralisé, c’est que ce temps, nous sommes désormais nombreux à en disposer. Et comme nous n’avons pas le droit de quitter notre résidence, que nous sommes, au sens propre du terme, enfermés, notre seul espace de liberté, c’est justement de renouer avec notre créativité, avec nos désirs enfouis, nos ambitions reniées, et de plonger dedans pour les mettre au jour sous la forme qui nous attire le plus.

J’ajoute que l’acte créateur nous relie à notre puissance vitale, et à la source jaillissante de cette puissance, qui n’est autre que notre énergie vitale originelle. Rien de mieux que de s’abreuver autant que possible à cette source pour éloigner la perspective de la mort, qu’évoque sans cesse l’épidémie responsable de notre confinement. Mieux : en nous abreuvant à notre source vitale par la création, nous stimulons notre système immunitaire, qui constitue notre meilleure défense face au virus.

Et en conclusion, je vous invite à consulter cette jolie vidéo sur le thème du confinement : https://youtu.be/D1GfW-QNOCY

Alors, créez, créez ! Il en restera toujours quelque chose.

le tarot du confine

A la question « Comment va se dérouler le confinement », le Tarot répond par ce tirage.

En haut et à gauche se tient la carte qui donne la tonalité générale du tirage, l’atmosphère. Il s’agit de la Force, c’est-à-dire la puissance personnelle, la capacité à maîtriser ses émotions et en général son intériorité, qui donne à cette femme la capacité d’ouvrir sans effort et sans peur la gueule du lion qu’elle tient entre ses jambes. Dans le contexte du coronavirus, cette carte nous parle de dépasser les peurs pour trouver en notre for intérieur notre réelle puissance personnelle, qui est propre à chacun.

En bas et à gauche, nous avons la carte qui annonce l’avenir immédiat : c’est le dernier arcane majeur, le Monde. Le Monde nous parle… du monde. C’est aussi l’aboutissement du voyage, la carte synonyme de plénitude, d’accomplissement, de finalité. Dans le contexte actuel, on peut interpréter cette carte comme signifiant le confinement lui-même et peut-être aussi le caractère mondial de l’épidémie.

En bas et au centre du tirage, la carte annonce l’avenir à moyen-terme. Le Jugement, qui annonce la fin d’un cycle : elle est d’ailleurs placée juste avant le Monde dans le jeu. Cette fin de cycle est représentée par une scène que l’on peut imaginer être le Jugement dernier. Il y dans l’arcane du Jugement l’idée de renommée, de médiatisation, de reconnaissance sociale. Simultanément, la carte peut aussi transmettre l’idée d’un baptême, c’est-à-dire d’un renouveau, d’une renaissance. Et en effet, lorsqu’une fin de cycle s’annonce, c’est le signe de quelque chose de nouveau qui commence. Dans le contexte du coronavirus, on peut y voir l’annonce d’une renaissance après le confinement, et d’une renaissance qui sera abondamment commentée, une renaissance sociale.

La carte qui se trouve en bas et sur la droite annonce l’avenir à long terme. C’est l’arcane 13, dite « arcane sans nom » qui s’y trouve. Souvent associée à la mort, cette carte ne s’y limite pas et évoque beaucoup plus un changement radical et immédiat. On fait fi du vieux monde pour tout réinventer et tout recréer. On fait table rase du passé : c’est la destruction créatrice. Difficile d’être plus clair : à long terme, tout va changer.

Enfin, en haut et à droite se tient la carte qui annonce le résultat de ce processus : le Soleil. L’arcane du Soleil parle de rayonnement personnel, c’est-à-dire de se présenter au monde tel que l’on est, débarrassé des faux-semblants et des conditionnements antérieurs. On pourrait là aussi parler de nouvelle naissance. Enfin, le Soleil est aussi la carte de l’Eté.

En résumé, on peut déduire de ce tirage que le confinement va mettre à l’épreuve notre détermination et notre force personnelle et qu’il constituera un processus de renaissance à son être véritable, débarrassé des conventions, et que ce processus passera par trois étapes : le confinement proprement dit, qui personnalise l’aboutissement du « vieux monde », la fin de ce vieux monde et la naissance d’une nouvelle personnalité, et enfin le changement radical et rapide.

Bref, on ne va pas s’ennuyer, et on ressortira changé !

Bon confinement, et bienvenue dans le monde d’après.

Confiné(s) !

17 mars 2020, midi : nous voilà confinés ! Depuis le temps qu’on nous en l’annonce, ce n’est pas une surprise. Quelle violence, pourtant, de se trouver soudain interdits de sortie ; interdits de rencontre ; interdits de contact humain.

L’autre devient soudain porteur d’un risque potentiellement mortel. Et moi pour lui, puisque j’ignore si je suis ou non bien portant. Nous sommes dangereux les uns pour les autres. Nous en sommes là. C’est au point où les frontières ferment, les avions ne décollent plus, les Etats font pression les uns sur les autres pour l’adoption de mesures de protection identiques. C’est au point où les gouvernements font le pari de stopper – brutalement – la machine économique ! Dans ce monde ultra-libéral et globalisé. Que se passe-t-il ?

Un confinement mortifère pour le libéralisme

J’aimerais avoir la hauteur de vue nécessaire pour répondre à cette question avec recul et sagesse. Je ne l’ai pas. Je sens intuitivement qu’il y a dans ces décisions successives de tous les pays comme une forme de folie suicidaire collective, quelque chose qui ne relève pas de la raison. On ne me fera pas croire que des Etats capables de se financer en vendant des armes (par exemple) sont affolés par le nombre de décès encore faible dus au virus au point d’arrêter le système économique sur lequel repose leur fonctionnement. Il y a autre chose, de plus essentiel, de primal. L’hyper-réactivité des responsables politiques me semble beaucoup plus relever du cerveau reptilien que du néo-cortex. Un peu comme si tout le monde avait décidé d’arrêter de jouer, soudainement, par fatigue ou par ennui.

Bien sûr, il va y avoir des profiteurs de guerre : avec de l’argent gratuit déversé par centaines de milliards, des Bourses qui ont perdu plus du tiers de leur valeur, et un marché immobilier sur le point de s’effondrer, c’est l’inverse qui serait étonnant. Surtout, il va y avoir des millions de victimes économiques : indépendants, petits patrons, PME fragiles, salariés licenciés, intérimaires, chômeurs… C’est la crise de 1929, en pire, qui est notre Terre Promise. Une crise des subprimes sanitaire.

Le confinement nous ramène à nous-même

Et après, une fois nos morts enterrés et pleurés, que va-t-on reconstruire ? Acceptera-t-on à nouveau de plonger dans la course à la mondialisation ? Ce ne sera, de toutes les façons, plus tout à fait possible, puisque les pays ne succombent pas tous à la même vitesse au virus, et que le mode de protection retenu consiste au repli sur soi. Mais surtout, quelque chose me dit que peu nombreux seront les volontaires sur le front de la bataille économique. Le confinement est peut-être le remède au virus. Mais ce remède risque de se révéler mortifère pour le libéralisme.

Car le confinement, finalement, qu’est-ce que c’est ? Rester chez soi, entre quatre murs, seul ou en petit comité, n’est pas sans conséquence. Cela renvoie inévitablement à l’intériorité puisque la plupart des fuites se trouvent fermées d’un coup. Il reste bien entendu des échappatoires : télévision, Internet, jeux vidéo, musique, lecture, écriture… Mais le rythme temporel, habituellement cadencé par le travail, l’école, la nourrice, les dîners à l’extérieur, les sorties entre amis, devient plus lâche, plus flou. Impossible de se couper de soi-même en se plongeant dans le travail ou en riant à la pause entre collègues. Impossible d’oublier son conjoint ou ses enfants en allant faire du sport entre amis. Et puis, ils sont là en permanence ! Sans cesse, le confinement nous ramène à nous-même et à nos proches, qui sont comme l’extension de notre être.

Un confinement primal ?

Cela m’évoque la thérapie primate inventée par Arthur Janov. Le patient était à l’isolement pendant trois semaines, avec interdiction de lire, de regarder la télévision, d’écouter de la musique, de sortir de sa chambre. Tout juste pouvait-il écrire sur le bloc-notes laissé à son intention. Et puis, une heure par jour, il avait une séance de thérapie. Considérée par beaucoup comme extrêmement brutale, la thérapie primale obtenait des résultats impressionnants en un temps record. Les patients vivaient des prises de conscience intenses (les insights), des remontées d’inconscient impossibles à endiguer, ils passaient par toutes les phases du retournement intérieur. Les séances de thérapie étaient souvent bruyantes, avec des manifestations corporelles multiples et impressionnantes (les primals). Et puis, soudain, venait le calme intérieur, une forme de sérénité tranquille : le patient était guéri. Il était devenu « normal » selon Janov (Le cri primal, Arthur Janov).

Cette thérapie ne convenait pas à tout le monde. Autant certaines guérisons étaient spectaculaires et rapides, autant certains patients sortaient de là en état de choc, avec de grandes difficultés à reprendre pied dans la réalité, et une sorte d’hébétude qui rendait difficile leur traitement ultérieur à l’aide d’autres méthodes, comme le raconte Gerda Boyesen dans Psyché et soma.

Un confinement global !

Il me semble que le confinement récemment décrété, et qui a toutes les chances d’être prolongé au-delà de deux semaines (il a dépassé les six semaines en Chine, où il n’est pas encore levé), nous propose de vivre une expérience comparable à celle proposée par Arthur Janov. Suivant les circonstances propres à chacun, cette expérience sera d’intensité variable. Ce n’est pas la même chose de se retrouver seul dans un studio à Paris ou à cinq dans une grande maison à la campagne. L’âge, le sexe, le réseau familial, le degré de maîtrise des nouvelles technologies, le mode de vie antérieur, le degré de familiarité avec ses états internes, et bien d’autres facteurs joueront sans doute un rôle d’atténuation ou d’intensification de cette plongée dans l’inconscient. Mais chacun est appelé à vivre cette plongée au degré de profondeur le plus juste pour lui.

Et ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette expérience, c’est que la totalité de la population appartenant au monde développé va la vivre ensemble, à peu près simultanément ! Volontaires ou pas, nous sommes tous envoyés en thérapie intensive en même temps. Pour certains, ce sera une thérapie individuelle, pour d’autres une thérapie relationnelle. Mais tous, nous sommes encouragés à plonger en nous-mêmes pour ré-examiner nos valeurs réelles, nos désirs les plus profonds, identifier la voie de notre épanouissement, et nous interroger sur la cohérence entre ces valeurs, ces désirs cet épanouissement et la vie que nous menons aujourd’hui.

Comment ne pas croire qu’il s’ensuivra un changement de conscience général ? Je fais le pari que ce changement de conscience ne sera pas favorable au libéralisme tel que nous le connaissons aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, mon intention pour ce blog est de relater mon expérience du confinement vu comme une expérience de retour à soi, avec une vision délibérément subjective de tout cela.